Mettre en scène l’instant du souvenir
exercices d'atelierSéance d’atelier d’écriture du 19 octobre 2009
À partir du souvenir du premier exercice, ou d’un autre, travailler la mise en scène du moment critique au cours duquel le personnage prend conscience de ce qui était caché pour lui.
Il y a quelque chose de latent, dont la révélation va bouleverser le personnage, éventuellement lui faire voir le monde et la vie autrement.
Construire cet instant de crise comme, dans une pièce de théâtre, le moment de rupture décisif pour l’intrigue.
Textes
Texte de Céline Servais-Picord
23 novembre 2009 à 21 h 44
Semé
J’en rêvais depuis toujours : parcourir ce bout de terre improbable cerné d’eaux glacées où chaque pierre, chaque rocher, semble avoir été raconté avant même d’exister. J’aime l’étrangeté de ce pays dont les champs magnétiques font dévier les boussoles. Tout est possible ici. J’ai prévu pendant mes vacances de faire le tour de l’île en autocar et de m’arrêter un peu au hasard, où bon me semblerait. Je longe à ma droite une côte tourmentée, seule ligne sûre cependant qui me permet d’atteindre la ville ou le hameau suivant. J’ai décidé de m’y tenir. Je garderai pourtant la nostalgie de ces vastes solitudes intérieures entraperçues derrière la vitre du car. Au débouché d’une vallée immense, des montagnes aux couleurs irréelles m’appelaient dans le lointain, non pas comme un rêve, mais comme un souvenir à reconquérir.
L’étape d’aujourd’hui, où j’ai posé mes bagages, ne ressemble en rien aux précédentes. Ce coin d’Islande, toujours vert et humide, ne serait pas très dépaysant pour un habitué comme moi des côtes atlantiques, sans ces rochers épouvantables qui s’abîment dans la mer, et le sable de la plage, plus noir que la suie. Un récif monstrueux, bateau pétrifié, a jeté son ancre ici. Il semble rappeler le dur destin des travailleurs de la mer, chasseurs de poissons, dont le crâne, lustré par le sel, gît au fond.
Il n’y a pas grand-chose à Vík. Une église au toit rouge qui surplombe une mer sans ciel ni horizon, des macareux qui disparaissent dans le creux des falaises et un lourd toit de brouillard saturé de la lumière – toute relative – de l’été. Le nuage coupe la tête des montagnes toutes proches et enroule le paysage dans un voile de coton. D’après le prospectus, il y a, au-delà de ces monts escarpés, un lac de toute beauté.
J’ai commencé ma randonnée au pied de l’église qui émerge d’un épais tapis de lupins sauvages. J’en ai ramassé quelques graines pour les planter chez moi dès mon retour. Qui sait ? Peut-être que cela prendrait. J’ai grimpé sur le flanc de la montagne, presque aussi raide qu’un mur, mais la mousse et les herbes denses permettent de défier sans peine les lois de la gravité. Sur ce sentier tracé par les moutons, on a planté des poteaux blancs à l’intention des marcheurs. Il y a dans l’épaisse chevelure de la montagne de petits sillons en zigzag et quelques rochers pour se reposer.
Après avoir gravi la pente, je me suis retrouvé sur une zone rocailleuse plus plane. Mais ce n’était pas le sommet. J’ai pu distinguer une nouvelle montée parsemée de rochers moussus et de quelques plantes bizarres. Je me suis arrêté un moment pour grignoter des biscuits et boire un peu d’eau. Un pluvier, que je ne voyais même pas, exhalait sa plainte. « Pitié, pitié pour moi et mes petits ! Mes ailes sont brisées, nous sommes perdus. »
J’ai repris mon chemin dans cette solitude ponctuée par la présence régulière et rassurante d’une balise ou d’un cairn. Plus je montais, plus je voyais se profiler la forme étrange d’une ligne de crête dominée par un fier promontoire, acéré comme une canine. J’ai voulu m’approcher pour voir de l’autre côté, mais la côte était trop rude et le brouillard tel que je n’avais pas la moindre chance d’admirer le paysage. D’ailleurs, verrais-je ce lac pour lequel je m’étais mis en marche ? J’ai continué mon chemin en espérant que la brume desserrerait son emprise.
Et voilà où j’en suis maintenant : devant un fil barbelé qui délimite une prairie, prêt à grimper sur l’échalier qui enjambe la clôture. Un piquet blanc est fiché de l’autre côté. Enfin une trace de civilisation ! L’herbe grasse couchée par les roues d’un 4×4 rappelle encore une présence humaine. Quelques touffes de laine accrochées aux barbelés font émerger mes tous premiers souvenirs : le mot « mouton » que j’ai attaché pour la première fois à l’objet mouton en regardant, depuis ma poussette, quelques spécimens en train de brouter dans un pré derrière le cimetière. Et aussi l’espèce de petit manège que l’on fixe aux barreaux du lit des enfants. Je me souviens d’avoir appris avec effroi qu’on avait accroché un tel joujou au-dessus de mon lit, comme pour n’importe quel enfant, engin absurde où des animaux, dont un mouton, tournent en rond les uns après les autres sans jamais pouvoir se rejoindre. Et aujourd’hui, derrière ma clôture, j’ai le sentiment pénible d’être l’un de ces innombrables moutons que l’on compte, petit, avant de s’endormir. Le cri du pluvier arrache le fil de mes pensées.
En regardant le plan sur le prospectus, je constate que je n’ai parcouru que la moitié du chemin avant de pouvoir admirer la vue sur le lac, et à peine un quart de la boucle qui doit me ramener au pied de l’église. Il est déjà 14 heures. Inutile de trop m’inquiéter puisque la nuit ne tombe pas en cette saison, mais il faut que je me presse un peu pour avoir le temps de faire quelques courses au supermarché avant la fermeture. Pas facile à cause de cette brume qui m’enserre de plus en plus dans son halo lumineux et qui m’empêche de voir où je pose mes pas. Je peine maintenant à trouver les piquets qui jalonnent mon chemin.
Il était grand temps que je fasse demi-tour. J’avance presque à tâtons en jetant un œil de temps à autre sur la balise que je quitte en espérant retrouver la précédente. Mon ventre se noue quand mon seul point de repère disparaît de ma vue. Je dois revenir sur mes pas, retrouver ma balise et tourner en rond comme un chien de ferme autour de son piquet. Mais je ne vois toujours pas d’autre jalon. Perdu ! Je sais que mon mobile ne capte aucun signal, et à quoi bon appeler d’ailleurs ? Personne ne se déplacerait pour ça.
17 heures. Les bras tendus, je vois à peine mes mains. Qui a déplacé les piquets ?
18 heures. Je retombe par hasard sur des fils barbelés ornés çà et là de touffes de laine, lambeaux de moutons venus s’y frotter. Suis-je devant le pré que j’ai déjà traversé ? Je longe la clôture pendant, me semble-t-il, des centaines de mètres, jusqu’à atteindre un rocher qui doit être le dernier bout de terre ferme avant un précipice. Je n’ai pas retrouvé l’échalier. Un pluvier crie à nouveau sa plainte. Je trouve au sol quelques crottes du troupeau. Bon sang, mais où sont les moutons ?
Texte de Benoît
23 novembre 2009 à 21 h 47
Le soleil envoyait quelques-uns de ses plus beaux rayon dorés à travers le ciel. Quelques rafales de vent faisaient trembler les branches dans les arbres. Rien au monde ne pouvait perturber ce tableau tellement idyllique, lyrique. Plus que jamais, Nicolas discutait avec sa future conquête. Le verbe “discuter” semblait incorrect, mais on aurait dit que les deux regards pouvait communiquer aisément ensemble. Rien n’avait le pouvoir de le séparer. De très longues minutes s’écoulèrent sans qu’il n’y eut aucune parole.
Mais soudainement, le vent commença à souffler un peu plus brusquement. Le soleil s’en alla en quelques secondes. Dès lors, de sombres nuages firent leur apparition. Des larmes coulèrent de leurs yeux pour tomber sur le sol. Lena s’en alla alors de son banc, et se dirigea vers un autre garçon, qui l’avait appelée auparavant. Il avait un parapluie, et Lena s’y réfugia. Près des bras de cet autre gars, elle semblait encore plus en confiance. Serait-elle alors inaccessible ?
Texte de H.H.
23 novembre 2009 à 21 h 48
En haut du village, il y a cette promenade un peu comme une balustrade : on est au théâtre, on voit l’église, le château, la forêt, comme des éléments de décor, et quelques petites marionnettes qui se dirigent vers la boulangerie ou remontent vers le parking. C’est là qu’il se poste, chaque fois qu’il revient, pour faire l’inventaire de tout ce qui a changé depuis qu’il est parti. Tout lui dit : « tu es devenu un étranger », comme si les lieux restaient eux-mêmes et comme si, lui, il les trahissait. Mais de son point de vue, c’est plutôt le village qui, en évoluant, trahit ses souvenirs. L’automne n’a plus la même odeur, et les façades des fermes ont des couleurs chaque année plus ternes.
De son observatoire, il cherche à comprendre ce qui l’attache à ce lieu pourtant si banal. Et puis un enfant apparaît devant lui, courant comme un funambule sur le parapet de pierre qui sépare la route du ravin. Derrière, la mère sur le point de crier, qui se ravise. Ne pas effrayer l’imprudent ; c’est lui faire peur qui serait dangereux. Dans l’attitude de cette femme, plus que dans le paysage qu’il scrutait en vain, il a senti quelque chose d’unique. Il a retrouvé ce qu’il cherchait obscurément, chaque fois qu’il montait ici : l’âme de ce lieu, faite de liberté et de retenue. Il a compris enfin pourquoi il revenait, à chaque Toussaint, dans cet endroit où il n’a plus de vivants à saluer.
Texte de Bertille
6 décembre 2009 à 15 h 50
Promenade (suite)
Un timide rayon de soleil fait son apparition, projetant des flaques de lumière sur l’asphalte en contrebas. La route est pour un instant silencieuse, les rais de lumière ensoleillée jouent sur le bitume. Elle se laisse aller à sa rêverie et se prend à sourire… sourire qui se transforme en éclat de rire : celui d’une petite fille de sept ans, toute fière, dressée sur les pédales de son vélo et roulant devant son père avec force et énergie sans jamais s’arrêter. Elle ne sent pas la fatigue. Il fait chaud, tout est lumineux, c’est le plein été. Elle est heureuse ; c’est sa première grande promenade à bicyclette. Elle rit de joie et suit tranquillement son chemin, éblouie par les coquelicots qui fleurissent sur les bas-côtés, rassurée par le petit frottement de l’autre vélo, derrière elle. La route est tranquille, presque abandonnée, la route est à elle. Elle ne la craint pas. Il suffit de la suivre. La vie est si simple. Devant elle le temps se déploie, sans mesure, sans fin. Elle se sent alors pleine d’énergie, grande et libre.
Texte de motpassant
11 décembre 2009 à 14 h 50
Mon oncle fossoyeur
Le cimetière était situé au milieu du village, au milieu de la rue principale contrairement à beaucoup de cimetières qui donnent à penser qu’ils ont été relégués à l’extérieur avec le prétexte hypocrite qu’il s’agit d’un endroit plus propice à la réflexion, au calme. C’est du moins l’impression que me donnait cet îlot peuplé de tombes et de tombeaux entretenus, choyés, fleuris, aux allées recouvertes de ces graviers blancs dont la base de gypse et de mica reflétait une luminosité dont la perception dans ce lieu de silence laissait sans nul doute au visiteur une sensation de sérénité et de recueillement.
Ce cimetière me paraissait immense et quand j’y suis retourné adulte, cette impression s’est confirmée. Il fallait passer sous un imposant portail formé de deux colonnes surmontées d’un porche en forme de voûte sculptée. A droite de ce portail se situait le logement principal avec la cuisine et les chambres. Je n’ai jamais très bien su à quoi servait le logement de gauche. La petite fenêtre de la cuisine donnait sur les tombes distantes de quelques mètres. Même le jardin potager se trouvait dans l’enceinte du cimetière, ainsi que le petit atelier de bricolage.
C’était un homme fort. Mais paradoxalement, de sa personne se dégageait une finesse, une écoute qui, dès mon plus jeune âge ont contribué à rechercher sa présence. J’étais trop jeune pour me préoccuper de ses origines et je ne sais toujours pas à l’heure actuelle de quel milieu il était issu. Mais il était tout le contraire de l’image que l’on se plaît à donner à un fossoyeur. A un homme dont le métier est de creuser des tombes et d’enterrer les morts.
Il avait un côté Victor Mature. Ses chemises à carreaux, retroussées laissaient voir ses bras musclés aux poils noirs. J’ai le souvenir de cet homme, au fond d’un trou de terre jaune, qui tout en m’accueillant avec ce sourire d’acteur extrayait, devant moi, les os humains d’une concession probablement arrivée à terme. C’est ainsi qu’en me questionnant sur ma vie quotidienne, des tibias, des péronés, des fémurs me passaient devant les yeux. Mais ce qui me frappait le plus c’était sa méticulosité, sa rigueur, sa précision respectueuse dans la préparation d’une nouvelle tombe. Laisser la place nette au nouvel arrivant.
Il préparait ses outils comme un musicien prépare son instrument. Son travail s’imprégnait d’une certaine solennité comme s’il avait voulu, lui aussi rendre hommage au disparu et participer ainsi à son repos éternel. Quand, à l’aide d’une corde il traçait les limites de la tombe, quand il se redressait pour évaluer les distances, son visage se tendait, accentuant ses nombreuses rides. Puis il s’emparait de la pioche et commençait par un fin travail de piquetage afin de définir le contour pour ensuite accentuer son effort et entamer la couche de terre sablonneuse qui semblait résister à se laisser déranger après tant d’années de calme et de silence. Peu à peu, il s’enfonçait dans le trou et, la profondeur et l’étroitesse du trou l’obligeaient à un exercice de souplesse chaque fois qu’il devait éjecter une pelletée de terre. De temps à autres, il s’arrêtait et sans sortir de son trou me demandait si je lisais, si je me nourrissais bien, qu’il fallait que je prenne un jus de citron tous les matins et qu’il fallait impérativement que je travaille à l’école. Et la terre recommençait à jaillir, s’accumulant avec précision en un tas suffisamment éloigné de la tombe afin de ne pas gêner la cérémonie d’inhumation. Au fil des allées, sous le faible crissement des gravillons blancs, évoluaient furtivement des ombres accablées au milieu de ce mélange architectural qui caractérise un cimetière et dont la composition représente ce qu’il peut y avoir d’inégalités et d’étalages de fortunes diverses. C’est ainsi qu’à côté d’une tombe dont la modestie émeut, s’impose sans pudeur un tombeau de marbre rutilant, et de nouveau, plus loin une simple couche de terre révèle le repos d’un mort qui, même en cet endroit n’échappe pas à la différence sociale de sa vie terrestre. Quand enfin il jugeait qu’il avait respecté la taille prévue du trou, il remontait à la surface à l’aide d’une petite échelle de bois qu’il avait confectionné lui-même. Quelques heures s’étaient écoulées, quelques heures hors du temps, imprégnées de solennité, de sérénité pendant lesquelles mon âme d’enfant avait pris une autre dimension, mais aussi la mesure de la vie et de son aboutissement.
Alors soigneusement, il nettoyait chacun de ses outils. Puis il ôtait son veston, découvrant son éternelle chemise épaisse à carreaux et me prenait la main tendrement comme pour me remercier de ma présence à ses côtés. Très jeune, à 17 ans, il avait été déporté. Torturé. Avait servi de cobaye pour des expérimentations qui l’avaient rendu stérile. Puis, les Allemands l’ayant « utilisé « probablement jusqu’au bout l’avaient, avec d’autres fusillé. Mais la mort n’avait pas voulu de lui et recouvert de ses camarades morts pendant plus de deux jours il avait réussi à s’extraire, miraculeusement vivant, et à s’évader. Certaines épreuves détruisent, d’autres enrichissent et lui s’était enrichi. Il avait réussi à assumer ce déchaînement de violence par une philosophie qui pouvait, dans ce milieu, le faire passer pour un original, mais une philosophie de bonté, de délicatesse qu’il répandait autour de lui, sourd à toutes les réticences ou contradictions qu’il rencontrait. Il avait trouvé en moi l’enfant qu’il n’aurait jamais et c’est la raison pour laquelle j’aimais lui rendre visite, même au prix de voir des os humains voler devant mes yeux ! Tout au long de sa vie, il a été au contact de la mort. Le vivant parmi les morts. La mort qui tue, la mort anormale, violente et injuste, mais il a été aussi au contact de la mort comme aboutissement de la vie. Cette mort que chacun d’entre nous connaîtra. Il a connu ces deux morts
Une vie entière concernée par la mort
Texte de Michelf
13 décembre 2009 à 19 h 52
Il fait froid, le ciel est bleu et le soleil est présent.
Alors je sors, bien couvert, parka fermé, mains dans les poches et bien sur dès que je commence à marcher, je ne risque pas de penser à quoi que ce soit puisque je suis transi par le froid.
Mais la cadence est soutenue. je suis content d’être dehors. J’aime sentir ces piqûres sur le visage. la sensation est agréable. Puis petit à petit, cette sensation de froid disparaît, le regard se porte aux alentours et enfin, la détente est là.
Maintenant, les pensées arrivent, désordonnées comme toujours. des bribes du travail viennent et s’en vont. rien de bien particulier ce jour là, que des choses convenues.
Et pourtant, au moment où j’allais traverser le pont, çà m’a pris de plein fouet et m’a laissé pantois et un peu abasourdi.
Je me sentais libre, je le ressentais au plus profond de moi. Et oui, cela faisait un an que j’étais séparé et là maintenant en allant traverser ce pont (tout un symbole), je me sentais bien, détendu, en forme. Ça y est, les chaînes sont brisées et il y a tellement à faire.
Pingback de Fictions » Évoquer un souvenir…
21 mai 2010 à 22 h 17
[...] mettre en scène l’instant du souvenir [...]




Texte de T. G.
23 novembre 2009 à 21 h 37
Romance
J’arrivais à contrecœur aux Andelys. Un conservateur voulait me voir à propos d’un Poussin acquis récemment par le musée, Hélène en Égypte. Un spécialiste était venu ; il avait laissé entendre que la toile était fausse. On craignait un pataquès. On voulait l’avis d’un autre expert. Je tentai de refuser, de faire valoir que je n’étais qu’un amateur. Mais le responsable a tellement insisté, multipliant courriers électroniques et coups de téléphone, que j’ai fini par céder. J’ai pris ma voiture, et remonté l’A 13 en direction de Paris.
Je me suis garé dans une rue étroite d’Andely le Vieux, où j’étais persuadé de n’être jamais venu. Dès que la portière a claqué, je fus pris d’un sentiment étrange, comme une impression de déjà vu. Je mis d’abord cette perception sur le compte de la fatigue, qui produit parfois ce genre d’illusion. Mais la sensation était tenace. C’était comme si je retrouvais, dans les broussailles de mon cerveau, des empreintes à demi-effacées par le temps.
Au fur et à mesure que j’approchais du musée, ces traces indistinctes se changeaient en souvenirs précis. Et soudain, je fus pris d’un vertige. Je dus m’asseoir sur un banc de la rue de Penthièvre.
Comment avais-je pu oublier ? Cette froide journée d’automne, la promenade le long du fleuve, la fontaine Sainte-Clotilde, et Château-Gaillard, accroché sur cet éperon rocheux comme s’il allait glisser peu à peu et tomber dans la Seine. Et Cendrine. Et son rire qui résonnait sur les pans de bois des maisons, et l’éclat irisé de ses yeux d’émeraude que reflétait le fleuve, et son parfum de jasmin qui flottait quelque part, là-haut, parmi les ruines.
C’était le soir. Nous étions montés sur l’escarpement qui surplombe la ville, et nous regardions le soleil brouillé couler insensiblement vers les méandres de la rivière. Nous nous sommes assis sur un bloc de pierre grise. Au-dessus de nous, des degrés menaient à un vaste portail barré d’une herse. Dans la lumière pâle, je contemplais mon amie. Ses cheveux avaient la couleur cuivrée des frondaisons. Je lui racontais le duc Richard, Ivanhoé, et Philippe-Auguste ; je lui décrivais le fracas des lames d’acier corroyé, et les hennissements des chevaux dans la mêlée. Cendrine m’écoutait, intense, sérieuse. Elle était Rowena. Elle se rappelait les archers, le tournoi, le donjon où elle fut tenue prisonnière, et le chevalier en déshérence qui entra pour elle dans la lice. J’entortillais doucement entre mes doigts une de ses longues mèches rousses. Une brume s’était levée, et enveloppait maintenant la silhouette massive de l’antique forteresse. Puis le jour disparut, et le brouillard s’épaissit. Une nuit sans lune noya les contours de l’édifice royal, et fit sombrer dans le néant les flammes pourpres du soir. Un tourbillon de ténèbres avait tout envahi : l’ancienne cité, la Seine, le château, les feuilles trempées de novembre, le choc des lances pendant la joute, le duc normand et la princesse saxonne.
Et j’avais oublié ce rêve.