Marengo Lirondelle, c’est moi !

Quand George Sand s’imagine en vieille acrobate illettrée, et propose à Flaubert une suite de Madame Bovary, tout peut arriver (et surtout n’importe quoi). Cette missive authentique (et inattendue) de la Dame de Nohan  à l’ermite de Croisset a reçu une réponse. Mais honnêtement, Flaubert aurait pu mieux faire… Aidons-le à imaginer une meilleure réponse !

Pour notre première séance flaubertienne, et en partenariat avec la Maison de l’université, nous avons proposé cet exercice épistolaire un peu décalé, dans l’esprit de « La lettre et son brouillon », exercice pratiqué par nos chers Papous. Gageons que notre fringant bicentenaire ne nous en voudra pas trop…

Comme d’habitude, n’hésitez pas si vous le souhaitez à poster en commentaire une réponse de Flaubert à Victoire Potelet, alias George Sand.

Nous avons proposé en séance quelques rappels sur la relation épistolaire entre Sand et Flaubert: le diaporama est consultable ici.


Ci-dessous, la lettre (authentique) de Sand à Flaubert, datée du 4 décembre 1866, qu’on peut retrouver sur le site de la correspondance complète de Flaubert, édition dirigée par M. le Professeur Yvan Leclerc (université de Rouen Normandie). La réponse de Flaubert peut être consultée ici

SAND A FLAUBERT, 4 décembre 1866

Monsieur le bruits que Vous fete dans la literature par vos talent distinguée j’en ai fete aussie, dans les tems de la maniere que j’ai pue dans mes moyens. J’ai debuttée en 1804 sous les hospisses de la celebre Mde Saqui et ramportée des suqsès et laissée des souvenir dans les analles de la voltige et corigrafie equilibriste dans tout les pays que j’y ai bien étée aprécié par les generaux et autres oficiers de lempire dont j’ai étée solicité jusque dans une age avancée que des femmes de prefets et de Ministre ne pouraient pas s’en flatée. J’ai lue vos ouvrages distinguée notament Mde Bovarie [Madame Bovary] que je me sens capable de vous en servir de modele quant elle casse la chaine de ses piés pour aller ou son cœur l’appelle. Je suis bien conserver pour mon age avancée et que si vous avez des repugnance pour une artiste dans le malheur, je me contenterais de vos sentiments idéalles. Vous pouvez donc compter sur mon cœur ne pouvant disposée de ma personne étant marié à un homme leger qui ma mangée un Cabinet de cire dont toutes figures de personnages celebre rois empereurs, ancien et moderne et crimes celebres que si j’en avais eue votre permissions on vous aurait mis du nombre. j’ai eue ensuitte une place dans les Chemins de fer sous garé pour la tenue des Cabinets dont la jalouzie de mes rivalle me l’ont fait perdre. C’est dans ces sentiment que je vous ecris que si vous dégniez ecrire lhistoire de ma Malheureuse existence vous seulle en seriez digne et y verriez des choses dont vous seriez digne d’appréciée. je me represanterait à votre domicille a rouen que j’en ai eue ladresse par monsieur Bouilhet qui me connait bien maïant recherché dans son jeunne age. il vous dira que j’aie le phisique encore agreable et toujours fidelle encore à tous Ceus qui mont connu soit dans le civille ou le militaire et dans ces sentiment serait pour la vie votre afectionnée.

Victoire Potelet
ditte Marengo Lirondelle
Femme Dodin

rue Lanion
47. belleville

4 commentaires sur “Marengo Lirondelle, c’est moi !

  1. Réponse à la lettre de Victoire Potelet :
    J’aime ce moment intime, sensuel de ma matinée. L’ouverture du courrier. Lorsque le coupe papier effrite dans un bruissement de dentelle la lettre cachetée, lorsque le pli tombe de l’enveloppe et livre ses premiers secrets. Parfum d’encre et de bois pressé. Parfum de femme, aujourd’hui. Écriture inconnue. Pour un ermite de ma trempe, l’ouverture du courrier, c’est un voyage en terres inconnues ! Mon vieux Gustave, tu t’emballes encore ! Garde donc tes formules, dans une heure ou deux, tu les chercheras. De côté, l’inconnu. Je garde le mystère pour la fin, d’abord les comptes de boutiquiers, le tout-venant. Que du facile aujourd’hui, pas de réponse à donner, c’est parfait. Le décompte de l’héritage de papa, comme tous les matins. Pas de lettre de mon troubadour ? Bon, je suis déçu, c’est vrai. Mais il y a l’inconnue ! Femme Dodin disait l’expéditeur, Belleville hein ? Voyons ça. Diantre, mes yeux ! Accroche-toi mon vieux Gustave, la lecture va être ardue. L’écriture, d’abord. Mais qu’est-ce que c’est que toutes ces volutes ? Entre ça et les pattes de mouche… Mes bésicles ! Ah voilà, c’est mieux… Non. Non, ce n’est pas mieux du tout ! Ah, je sais bien que l’école n’est pas gratuite mais un minimum d’instruction est requis pour s’adresser à un écrivain, que diable ! Bon, bon, concentrons-nous, veux-tu ? Blabla mes ouvrages distingués… blabla bien conservée pour mon âge avancé… ah ! la formule est vendeuse ! blabla qu’est-ce que cette histoire de cabinet de cire vient faire ici ? Croit-elle que cela m’intéresse le moins du monde ? blabla si vous daignez écrire l’histoire de ma malheureuse existence… Ah ! voilà le point ! Donc la Victoire veut que j’écrive son histoire. Sait-elle bien combien j’ai produit de romans, déjà ? Croit-elle que j’ai la prodigalité d’une Georges Sand ? Hors de question que je perde mon temps à produire une œuvre sur une vieille rombière, danseuse de cabaret militaire dans sa jeunesse ! J’écris pour la postérité, moi ! Bon, bon. Calme-toi mon vieux Gustave. Il faut tout de même lui répondre car, enfin, c’est tout de même une lectrice et je ne peux pas les bouder.
    Alors… Chère madame, non trop froid. Victoire. Non, trop familier. Chère Victoire lui donnerait trop d’importance. Qu’a-t-elle écrit ? Monsieur. Bien, va pour « Madame ». Je sens que ça va être compliqué de lui répondre. Avant de m’atteler à cette tâche ingrate, je pourrais peut-être écrire à mon troubadour pour lui raconter cette désopilante missive ! Oui, voilà une bonne idée ! Délions ma plume avec une amie.
    Chère Georges, mon troubadour,
    Toi qui te moques de me voir écrire pour la postérité, qui me reproche de n’être jamais dans le temps présent, tu ne devineras jamais quel effet a produit mon dernier roman sur une certaine Victoire Potelet, dite Marengo Lirondelle ! Laisse-moi te narrer son amusante missive !

  2. 18 janvier 1866,

    Chair Mde Lirondelle,
    Je ne puit vous casher mon bonheure inssi que les fraimissemens qui mon parcouru an découvrent vôtre identitée. Vous étié Mde, sachet-le, mon idaule de jeunesse. Geai d’abort suivies vos prouèces accrobatikes durant vau tournée militères pare le récif quand fesait la revue des troubadours et saltimbanques. Quel ne fue pas ma surprize en m’entendent comter les récif de vôtre souplèce lés gens d’aire.
    Vôtre libertée et vôtre audasse on souvent guidés mon esprit est ma main dans l’ékritur deux mon euvre. Conbien de fois neige pas rechercher vôtre trasse pour solicitté de vôtre pare un audiensse, un rendé-vous, un entretient pour entandre le récif de vôtre vie fantasque, et vwalà que soudin, vous venait à moi. Voïllons-nous sans attandre, je ferais affreté le premié coché et nous pouron inssi échenger et j’orais le plaisir de dépindre toutes les aventures et phrasque de vôtre vie, au combien rokambolesque, je nan doute pas.
    Je doit par ailleure, tougeours avoir dans un tirroir de mon secrétaire, une édission de la revue des troubadours et saltimbanques, oserè-je vous en demender la signatur ?
    Byen a vous,
    Vôtre des voué Gustave.

  3. Chère Victoire,
    Votre lettre me comble de joie. Figurez-vous que ça fait un moment que je réfléchis à donner une suite à Mme Bovary, et que jusqu’ici, je n’avais pas d’idée pour y parvenir. Michel Lévy, mon éditeur, me persécute pourtant tous les jours à ce sujet. Il veut que j’écrive une Madame Bovary II, ou Madame Bovary, dix ans après. Je lui rétorque que dix ans après, il ne doit pas rester grand chose d’Emma. Mais il balaie mes objections d’un revers de manche: “Suicidé à l’arsenic, me dit-il ? Bah, pas grave. J’ai la solution : faites-en une sorte de créature d’outre-tombe, un vampire, qui revient à la vie pour se venger de son mari, de M. Homais, de M. Lheureux et surtout, surtout de Rodolphe. Prenez les mêmes personnages, mais avec du sang, des pieux, des rats, des crucifix et des gousses d’ail, ça plaira aux jeunes”. Mais j’ai refusé la proposition. Je ne sais pas pourquoi, je suis perplexe. Des histoires de vampires? le public n’accrochera jamais. Il lui faut du réalisme, des petits faits vrais…
    Mon éditeur m’a alors suggéré autre chose. C’est fou comme il a de l’imagination quand il s’agit de gagner de l’argent : il veut que nous vendions les droits de Mme Bovary à un fabricant de praxinoscope. Savez-vous, chère Victoire, ce qu’est un praxinoscope ? Il s’agit d’un projecteur lumineux qui affiche sur un écran des images en mouvement. Non mais je vous demande un peu, quelle invention bizarre ! Ca ne marchera jamais. J’ai refusé aussi.
    C’est vous qui m’apportez la solution, chère Victoire : oublions Madame Bovary, et bienvenue à Marengo Lirondelle ! Mais pas pour un écrire un roman, non. Les bouquins en papier et sans images, ça devient de plus en plus difficile à vendre. L’époque de l’imprimerie traditionnelle, c’est fini. Nous vivons dans un monde de progrès, de vitesse, d’images. Je vais plutôt aller passer un contrat avec Nadar : nous allons prendre des photos, sur lesquels j’ajouterai quelques mots, ce sera bien suffisant. Dans des bulles, par exemple. Les gens n’ont plus le temps de lire des gros pavés de 300 pages. Beaucoup de photos avec un tout petit peu de texte, ça, c’est l’avenir.
    On va aussi changer un peu votre histoire, parce que la vieille funambule défraîchie, ce n’est franchement pas sexy, et je n’ai pas envie non plus de vous payer des royalties pour un simple pitch aussi déplorable. L’histoire se passera plutôt dans un cirque. Je vais l’appeler “Dorothée danseuse de corde”. Et l’héroïne déchiffrera des énigmes avec l’aide d’un gentleman-cambrioleur… oui, je le sens bien. Ca, ça marchera. Et on pourra imaginer une suite, en Normandie, vers Etretat ou Jumièges… Je devrais peut-être aussi me trouver un pseudonyme. Pour des questions… comment dit mon éditeur ? Ah oui, de ciblage marketing. Je choisirai quelque chose de banal, comme Legris, ou Lenoir.
    Merci encore, chère Victoire Potelet : faites bien attention à ne pas vous casser une jambe si vous rejouez les funambules, et n’oubliez pas de passer prendre un exemplaire gratuit chez mon éditeur quand Dorothée sera paru. Ne me remerciez pas, c’est tout naturel. Je suis comme ça : sentimental, avec de l’éducation.

    G.F.

  4. Chère Victoire, belle inconnue,
    Je vous envoie mille mercis pour votre élégante missive volontairement composée en écriture phonétique par jeu. Je m’empresse d’y répondre tant vous me faites vibrer.
    Je crois comprendre que vous émettez le souhait vif de servir de modèle à mon prochain roman comme le fit une certaine Mme Sand pour notre Emma Bovary. Si telle est vraiment votre volonté, et afin d’apprendre à vous découvrir et connaître (j’aime les femmes et les belles, comme vous le savez sans doute) il serait très souhaitable en effet que nous puissions nous rencontrer afin que vous vous racontiez devant moi, que je puisse apprendre à faire votre connaissance et en conclure ce que je pourrai extraire de vos récits pour en faire le sel de la conception d’un futur roman.
    Cependant, à vous lire, j’éprouve comme un vague sentiment que vous êtes très agréable à regarder et d’une intelligence au dessus des normes chez le commun des femmes. Ce physique attrayant semble avoir attiré bien des jalousies, votre existence parait faite de souffrances et il est certain que votre morne vie pourrait servir de support à mon imagination pour l’écriture de mon prochain roman.
    Je vous propose, pour ne pas dire impose, de nous retrouver au café de Flore à la capitale ce samedi 16 janvier aux alentours de 16h. Qu’en dites-vous ? Il y a urgence.
    A très vite ma très chère victoire car bine entendu, vous m’autorisez à utiliser votre petit nom.
    Votre bon Maître, Gustave.

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