Le maître et le disciple

Notre seconde séance spéciale Flaubert était consacrée aux liens entre Flaubert et son disciple le plus doué, Maupassant. La lecture de quelques extraits tirés de la préfae de Pierre et Jean permet de mesurer la dette de Maupassant à l’égard de l’ermite de Croisset: pour l’un comme pour l’autre, l’observation est la faculté essentielle de l’artiste, comme on peut le voir sur le diaporama diffusé en séance.

Mais comme, malgré nos efforts, Fictions penche plutôt du côté des « Papous dans la tête » que de l’impassibilité flaubertienne, c’est un exercice d’observation un peu décalé que nous proposons, inspiré de l’exercice papou du Léger strabisme divergent, et à partir de l’Angélus de Millet. Toutes les descriptions de ce tableau sont acceptées, pour peu qu’elles se fondent sur l’observation, quand bien même elle dériverait un peu du côté du non-sens…

3 commentaires sur “Le maître et le disciple

  1. Alors voilà, il s’agit d’une œuvre nommée « l’Angélus « peinte vers 1858 par JF
    MILLET. On y voit dans un champ, au 1er plan deux personnages : un couple de paysans
    dirait-on en vêtements sales, les mains jointes, la tête penchée comme à l’arrêt. A
    t’on jamais vu des paysans s’arrêter dans leur labeur ? Il y a une fourche, un panier
    et une brouette chargée de patates.
    Au lointain, le clocher d’une église dans le soleil couchant ? Ou levant ? Disons
    couchant car la lumière est plus froide le matin et plus chaude en fin de journée.
    Revenons au devant de la scène : l’homme et la femme paraissent avoir cessé leur
    ramassage pour se recueillir comme en prière, lui a ôté son béret, ils ont les mains
    jointes et fixent la terre.
    Que font-ils donc ?
    – Une prière religieuse partagée 3 fois par jour à laquelle les cloches de l’église
    appellent les chrétiens ? Pour implorer Dieu de leur apporter la pluie ; la terre est
    si aride qu’elle n’a pu donner qu’une maigre récolte qui ne leur permettra pas de tenir
    l’hiver pour nourrir leur famille. Au lointain dans le ciel, on aperçoit des nuages.
    – Moi, je pencherai plutôt pour la version suivante : Angélus signifiant « petit
    ange », c’est le souvenir de leur dernier né emporté par la dysenterie qui les accable
    de tristesse. En effet, c’est à cet endroit qu’ils avaient choisi de le mettre en terre
    dans son petit linceul blanc. Même pas les moyens de payer un cercueil au menuisier :
    pas assez de patates pour le troc ! Ce menuisier est un sans cœur vraiment, il a refusé
    d’attendre la prochaine récolte. Aussi, c’est le paysan qui a pris 2 branchettes
    d’arbre, les a coupé avec son couteau pour les croiser et les lier solidement avec un
    morceau de corde en y gravant le prénom du petit. Faisant semblent de travailler aux
    champs, ils ont péniblement creusé un trou profond dans la terre sèche de leur champ
    s’assurant régulièrement que personne ne les voyait alentour – le village est loin
    cependant. En plus avec cette foutue pandémie COVID 19, c’est bientôt l’heure du
    couvre-feu, 18h, vous rendez-vous compte ! Faut faire vite sinon si la maréchaussée les
    voit, elle les mènera en prison et là c’est fichu. Ils ont pris le petit corps caché
    sous les patates dans son linceul – plus vraiment blanc ! Mais qu’importe. L’essentiel
    est de le mettre en terre, rapidement, de se recueillir, puis de le recouvrir de cette
    mauvaise terre vite en tassant bien, puis de planter la croix en souvenir de ce petit
    Angelus. Peut-être qu’il intercédera auprès du très haut pour fertiliser le sol et lui
    apporter l’eau nécessaire à de bonnes cultures pour aider ses pauvres parents ?
    Vite, on remet les patates dans la brouette, quelques larmes furtives au coin des
    yeux,on prend les outils et le panier et on se hâte de rentrer à la masure pour nourrir
    les frères et sœurs en évitant de croiser âme qui vive.
    Triste vie, triste période : la lumière tout au bout là-bas comme un espoir de
    meilleur.

  2. Le clocher venait de sonner vingt heures et la chaleur descendait doucement. Le soleil avait écrasé la plaine toute la journée et rien ne présageait de l’air plus frais le lendemain.
    Pendant que les dernières lueurs du jour disparaissaient, un homme et une femme s’approchaient. L’homme, un grand gars bien maigre suait un peu dans sa chemise blanche, qu’il avait mise pour l’occasion. De légères traces apparaissaient sur son visage halé. Il tenait son chapeau à la main, un vieux chapeau noir dont il ne se séparait jamais et qui sentait affreusement le cheval.
    Quant à la femme, qui avançait péniblement derrière lui, eh bien, elle ressemblait à n’importe quelle paysanne du coin. Avec son tablier, ses sabots dégueulasses et sa coiffe, difficile d’être orginale. Vraiment, de loin, on n’aurait pas su dire s’il s’agissait de la laitière Paulette qui habitait près du clocher justement ( on se demanderait alors ce qu’elle foutait aussi loin de ses vaches), de Marie la maraîchère ou encore de Lise, sa cousine. Vraiment, on n’aurait pas pu dire. Mais elle avançait cette femme, et une fois à côté de l’homme, personne dans le coin n’aurait pu la confondre avec une autre. Car elle avait quelque chose de bien à elle. Ils s’arrêtèrent au milieu du champ entre leur brouette laissée là pour le travail du lendemain, la fourche plantée dans la terre qui commençait à pencher ( pas sûr qu’elle tienne toute la nuit) et le panier rempli de pommes de terre. C’étaient les premières de la saison.
    Les deux commençèrent à marmonner une prière, la tête baissée. Je ne pourrais pas vous dire laquelle, j’y connais rien. Mais ce que je sais, c’est qu’ils avaient beau prier tous les deux, ils ne priaient pas pour la même chose. Lui, priait le ciel que la saison soit meilleure que l’année passée, qu’on leur donne une abondance de récolte. Car ils allaient en avoir bien besoin, une nouvelle bouche serait à nourrir bientôt. Et il n’était pas question d’en arriver au point de Rosalie Prudent, une servante qui a fait la une des faits divers. On lui avait raconté son histoire la semaine d’avant. Cette Rosalie a enterré ses jumeaux par désespoir, parce qu’elle n’avait rien à leur offrir, parce qu’elle avait ouvert les jambes sans réfléchir. Et elle avait été acquittée la gueuse par dessus le marché. En y repensant, l’homme en eut des frissons. Si sa femme en sortait deux, et si elle avait ce genre d’idée, il la tuerait elle plutôt que de toucher à la tête d’un des siens.
    Elle, la femme, ne lorgnait pas sur les patates. Elle regardait son ventre rond qui commençait à former un petit ballon sous son tablier. Elle ne priait pas pour la récolte, ni pour que son petit se porte bien, ni pour qu’elle soit une bonne mère, ni pour qu’elle n’en sorte qu’un. Elle priait pour qu’il ressemble à sa mère, et pas au laitier qu’elle avait rencontré un an plus tôt.

  3. En fait, cette image est une photo, un peu pixelisée, prise il y a presque un an, en avril 2020, en Normandie. Elle a été prise pendant le confinement, on ne sait d’ailleurs pas par qui. On notera qu’elle a été recueillie par un photographe très amateur, qui ne connaît pas les règles élémentaires de la photo, et qui ne sait pas qu’on ne prend jamais de face un soleil couchant derrière des personnages; ceux-ci, dans ce cas, se trouvent nécessairement dans l’ombre du contre-jour : on ne devine pas même leur visage. On remarque aussi que le photographe n’a pas pris le temps de régler la balance des blancs, et que les couleurs sont très artificielles.
    En réalité, une inscription au dos du cliché nous révèle qu’il représente le marquis Eudes de La Tour du Château, et son épouse la marquise Sixtine de La Tour du Château. Habituellement, ils vivent dans leur hôtel particulier du VIe arrondissement, mais au milieu du confinement, ils se sont sentis à l’étroit alors que la capitale était envahie de gens infectés par le virus. Ils ont donc sauté dans le 4/4 pour rejoindre le village de Normandie, épargné par l’épidémie, où ils ne possédaient plus certes le château de leurs ancêtres, vendu depuis longtemps, mais une maison en lisière de la commune. Le photographe qui a pris le cliché était équipé d’un enregistreur Nagra, et il est donc possible de retranscrire les paroles échangées par ces deux personnages.

    Sixtine : tu crois qu’ils nous ont repérés ?
    Eudes : les villageois ? Mais non. Depuis que tu as troqué ton tailleur Chanel contre un tablier style campagnard acheté en solde chez Kiabi, tu es totalement méconnaissable.
    Sixtine : mais quand même… s’ils nous dénonçaient ? Ils ont bien dû voir qu’on n’est pas de chez eux.
    Eudes : non, il n’y a pas de risque, j’ai planqué le 4×4 Mercedes dans la grange, sous la paille. Nous allons nous fondre dans le paysage.
    Sixtine : et ces sabots, c’était bien nécessaire ?
    Eudes : tu sais, à la campagne, il paraît que les gens portent des sabots.
    Sixtine : j’ai l’impression que nous sommes les seuls à en porter, et que tout le monde nous regarde… d’ailleurs, il ne te semble pas qu’il nous observent de loin ?
    Eudes : Mais non, tu es parano. Et qu’est-ce que tu fais avec tes mains ? pourquoi tu les regardes comme ça?
    Sixtine : je crois que j’ai oublié de me les laver en sortant de l’épicerie… Tu n’a pas du gel hydro-alcoolique ?
    Eudes : attends, je regarde… non… je ne suis pas sûr non plus d’avoir emporté l’autorisation de sortie.
    Sixtine : c’est malin, on va se faire repérer par les flics ! Tu vois où ça va nous mener, ta petite expédition.
    Eudes : Attends, je regarde si je ne l’ai pas rangée dans mon chapeau… non rien. Cela dit, tout le monde voit bien que nous rentrons des courses : le panier, la brouette pleine de réserves, la fourche pour faire couleur locale.
    Sixtine : justement, ce n’est pas un peu suspect toutes ces victuailles ? L’épicier nous regardait bizarrement. Je jurerais qu’il nous a reconnus. Il nous a peut-être même dénoncés à l’heure qu’il est. Tu sais comment les gens du coin sont méfiants ! des Normands, matois, rusés, comme chez Maupassant.
    Eudes : Tu vas finir par me communiquer ton stress. Ce n’est pas bon, le stress, ça rend vulnérable au virus. Allez, rentrons.
    Sixtine : Oui, c’est vrai, et le soir tombe… Le confinement, quand même, quelle idée. Heureusement que le gouvernement n’a pas eu l’idée d’instaurer un couvre-feu.

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