Créer un personnage riche et conflictuel

La première séance la saison 2021-2022 a été consacrée à une présentation de l’atelier, puis nous avons abordé la question des qualités attendues d’un bon personnage de fiction. Celui-ci, d’après John Truby, doit être déchiré entre un désir (conscient) et un manque (inconscient). Il nous est apparu que Julien Sorel, mû consciemment par l’ambition et inconsciemment par son amour par Mme de Rénal, en fournit un bon exemple. Le diaporama affiché en séance  reste disponible.

La séance s’est terminée par la création en commun de deux personnages, que nous aurons l’occasion de faire vivre lors des prochaines séances. Vous lirez ci-dessous les deux portraits, que nous retrouverons bientôt dans les aventures que nous allons leur inventer!

PORTRAITS

Thibaut Vercors, est biologiquement âgé de 33 ans, mais son âge mental s’approche de celui d’un gamin de sept ans. Il habite le village de Treffort (38) et gagne sa vie comme critique de jeu vidéo. Fils d’un sculpteur, il aurait voulu lui aussi devenir créateur dans le milieu vidéoludique, mais il ne put réaliser son ambition. La raison en est une phobie des maths, développée à cause de son acné persistante lorsqu’il était adolescent: celle-ci lui avait valu un surnom de « calculette » qui avait inhibé chez lui toute capacité arithmétique, et avait aussi entravé son développement affectif. Il mène donc une carrière de critique, ayant étouffé son vieux rêve d’être artiste.

Thibaut vit avec son fils, Sacha Vercors, âgé de sept ans et très mûr pour son âge: il a été diagnostiqué HP (« haut potentiel »). Passionné de lecture, très engagé politiquement en faveur de l’écologie, il est une sorte de Greta Thunberg au masculin. Il déteste les jeux vidéo, qui lui apparaissent comme une aberration écologique. Sa conscience politique et sa maîtrise de la rhétorique pourraient faire de lui un tribun, de la trempe de l’activiste suédoise, mais malheureusement, il zozote. Il pourrait encore se consoler dans son village bucolique de Treffort, mais pas de chance, il souffre d’allergies aux pollens dès qu’il met le nez dehors. Il semble bien que sa mère habite un appartement à Grenoble, l’une des villes les plus polluées de France, mais c’est un point que nous n’avons pas pu complètement éclaircir jusqu’ici…

4 commentaires sur “Créer un personnage riche et conflictuel

  1. Au supermarché

    Thibault et son fils Sacha font les courses ensemble.
    « On prend des chocapics, Sasha ? Ça fait tellement longtemps ! » dit Thibault.
    « Non, les zocapics, tu sais bien que c’est suremballé et que les ingrédients viennent de très loin. Et puis, c’est toujours toi qui les manzes en zouant à la switch, en plus. »
    « D’accord, alors qu’est ce qui te ferait plaisir ? »
    « Des pommes et des noix. Regarde Papa ! elles viennent de Grenoble en plus, comme Maman ! » s’écria Sacha.
    « C’est bien ça, des noix… Je ne risque pas de te les piquer au moins… » répondit le père.
    « Thibault ?! Ça fait tellement longtemps ! C’est ton fils ?» s’exclama une femme qui venait de les apercevoir.
    « Qui est-elle Papa ? »
    « Ah ! Irène ! Comment vas-tu depuis le temps ? Oui c’est mon fils, mon petit génie, Sasha. La dernière fois que tu l’as vu, il devait encore être dans son landeau, non ? Sasha, c’est Irène, une amie de lycée, j’étais en cours de maths avec elle. Alors qu’est-ce que tu deviens ? »
    « Je suis devenue créatrice de jeu vidéo, tu dois connaître, Ubisoft ? Voilà, je fais ça depuis peut-être cinq ans, je pense, j’adore mon métier. Tu dessines toujours autant ? En cours, tu n’arrêtais pas, ahaha. » dit la jeune femme.
    Gêné, Thibault répondit : « Ah ouais, créatrice de jeu vidéo, c’est vraiment super, ça, vraiment ça doit être incroyable comme métier, vraiment trop content pour toi, c’est vraiment super. Moi, je suis un peu dans le même milieu, je suis critique de jeu vidéo, tu sais ce qu’on dit : quand on n’a pas le talent, on peut critiquer ceux qui l’ont ahaha, je rigole, je vais vraiment très bien. Non, j’ai arrêté le dessin, j’étais mauvais de toutes façons. Les maths ça me rappelle trop de mauvais souvenirs. Et puis avoir un enfant, vraiment ça change la vie, entre l’école, les sorties, les activités pour lui je n’ai vraiment pas le temps. »
    Sasha dit : « Tu dessinais Papa ? Maintenant il fait que zouer, alors que ça consomme beaucoup d’énerzie, environ 1kw pour chaque partie, si on plus on rajoute l’électricité des lampes, le fait qu’il ne zoue jamais qu’une seule partie, qu’il manze des zocapics qui viennent de super loin, cela nous fait un total de… »
    « Je t’avais bien dit que c’était un petit génie, dit Thibault en coupant son fils. Vraiment, il est super intelligent, bon même un peu trop des fois, je comprends rarement tout ce qu’il dit, c’est fou ça. »
    « Bon, je ne vais pas vous embêter plus longtemps, je file. On se revoit bientôt ? Tu diras bonjour à Céline de ma part. Allez salut ! » dit Irène en partant.
    « Je n’ai même pas eu le temps de lui demander un boulot. Alors on les prend ces chocapics, oui ou non ? » dit Thibault, avec une larme coulant sur la joie.

  2. Les mots crus de ses camarades résonnaient et empêchaient Sacha de penser rationnellement. « Zaza, zaza, ze vais te zifler ». ça n’était rien, Sacha savait très bien que la différence peut gêner les gens, et ses camarades ne dérogeaient pas à la règle. De plus, la seule défaillance visible chez lui, le petit intello du village, comme tout le monde le nommait, était la seule brèche dans laquelle ils s’engouffraient tous sottement. Je zozotte, mais de moins en moins ! Tous les jours, il pratiquait les exercices orthophonistes préconisé par le docteur Elocus, éminent spécialiste du zézaiement de l’université de Liège, qui avait mis au point une méthode longue et efficace de rééducation. Sacha en était à l’étape trois sur dix, et ses progrès étaient enfin un peu perceptible. Bref, il savait qu’il s’en sortirait, lui, mieux que ses camarades. Il ne leur en voulait pas : chacun fait ce qu’il peut. Ses pensées reprenaient un fil rationnel mais revenait sans cesse la voix de Lisette, la jolie Lisette au rire affreux : « Sacha, c’est un prénom de fille ! Va pleurer chez ta mère ! Bah non : t’en n’as pas ! »
    Pourquoi cette belle fille blonde se montrait-elle aussi méchante et aussi stupide ? N’avait-elle rien d’autre à faire ? Que pouvait-elle aimer ? Tiens, je lui prêterai le livre de Greta Thunberg, je suis sûr que ça l’intéressera. C’est juste une façade, elle doit être bien malheureuse.
    Cette bonne idée le soulagea et il éprouva l’envie de la partager :
    – Papa, tu sais quoi ? Je vais devenir ami avec Lisette !

    Personne. Sacha soupira, posa son sac dans l’entrée et attrapa un sac poubelle. La manette de la Playstation s’y retrouva par inadvertance, ce qui stoppa Sacha dans son ménage quotidien. Et si c’était un signe ? S’il la jetait, que ferait son père ? Au milieu du salon, il rêva à une vie dans pizza et sans coca, sans écran, pleine de franches discussions et de purées de légumes frais. Il n’entendit pas Thibaut derrière lui :
    – Bouououh : hurla-t-il en le secouant par les épaules. Ça va, Zaza ?

    « SACHA » pensa-t-il, mais s’il le prononçait, cela donnerait « Zaza ».

    Pour la première fois, il pensa « Putain, et si je t’appelait Calculette, comme le fait le voisin, tu apprécierais ? Thibaut, t’es pas beau », hurlait-il en silence.
    – T’es pas un bavard, mon fils, pas comme moi. Allez, fais pas la tête ! Tu ranges ? Cool, merci, moi je vais jouer à Fortnite.

    Sacha le laissa chercher sa manette, il insulta la terre entière, à genoux les mains au ciel, puis souleva le tapis et les coussins, soulevant les cartons vides, bousculant les canettes, puis eut l’idée de regarder dans le grand sac de plastique bleu.
    – Putain de merde, Sacha ! T’as jeté ma manette ! ça va pas ou quoi ? C’est parce que je t’ai appelé Zaza ? Allez, arrête un peu de bouder pour rien. Viens, on fait la paix mais tu ne refais plus ça, ok ? ça marche, Sacha ? Sacha ! T’es où, bordel ? Sacha !

    Sacha entendit les cris de son père par la fenêtre ouverte. Bien sûr qu’il n’allait pas la jeter, sa manette, vraiment, il faisait tout pour lui, malgré son caractère un peu spécial… et puis, les jeux vidéo, c’était son gagne-pain, comment feraient-ils sans cela ?
    Il valait mieux aller de l’avant : acheter des légumes, d’abord , puis les cuisiner – ça ne devait pas être difficile, et puis, à sept ans, on est grand, on se débrouille. Du chou, voilà, c’est de saison, et ça calmera un peu mes allergies…

  3. On était un dimanche soir, à la veille des vacances de Noël. Le bus de Grenoble avait pris du retard à cause de la neige. Quand Sacha descendit à l’arrêt de Treffors, il consulta son téléphone et donna trois minutes précises à Père pour venir le chercher, car le vieux pick-up aurait dû l’attendre depuis exactement sept minutes. Sacha resta très calme, les adultes sont tellement prévisibles. Il était bien couvert avec doudoune, chapka, moufles, son cartable sur le dos et son sac à dos sur le ventre. Ainsi équipé Mère l’appelait sa tortue Ninja, mais il n’avait jamais cherché à s’avoir pourquoi. Les parents sont tellement extravagants ; Père et Mère particulièrement. Il se félicita intérieurement de sa décision d’appeler les adultes par leur fonction, c’était beaucoup plus pratique.
    Les trois minutes s’étaient écoulées sans aucun événement majeur à l’exception de l’aboiement d’un chien. Sacha avait enlevé avec soulagement le masque que la plus élémentaire des réflexions lui conseillait de porter nuit et jour lors de ses séjours à Grenoble. Il avait réussi à extirper de son cartable – pas facile avec les moufles – un crayon à papier et l’avait coincé en travers de sa bouche. Dans l’air piquant mais sain, il se mit en marche sur le sentier qui grimpait à l’ancienne ferme, tout en répétant avec application « Euzenia Ztyzatorozoff ». Pas de temps à perdre s’il voulait se débarrasser de son zozotement pendant ses vacances à Treffors. De cela dépendait la réussite du grand projet qu’il voulait mettre sur pied dès la rentrée.
    La ferme était plongée dans l’obscurité mais Sacha en approchant reconnut vite les éclats bleutés diffusés par les écrans d’ordinateurs. Père ne pouvait être ailleurs ; il n’était jamais ailleurs.

    Bonzour, le bus avait zept minutes de retard, la température eztérieure est de moins trois degrés et devrait encore baizer pendant la nuit. Mère m’a donné un zteak soza épinards, ze vais aller le faire rézauffer dans la cuisine.
    Fiston c’est toi ? On n’est pas samedi ? Oh la la une journée de moins ! j’aurai jamais fini. C’est ça, va te préparer quelque chose à manger et viens près du feu. Ah zut il s’est éteint. Bon il faudra remettre des bûches.

    Sacha contempla Père ; il reconnut un état typiquement régressif toujours associé chez lui à une forte poussée d’activité intellectuelle. La grande table était jonchée de papiers écrits en tous sens, les quatre ordinateurs semblaient près de la surchauffe et Père, tout en lui parlant, tel un dieu hindou lançait ses grands bras maigres tantôt vers les touches des claviers tantôt vers des feuillets épars ou des livres, tantôt vers des sacs de pop-corn ou de chips dont il retirait des nourritures informes qu’il plongeait alternativement dans une soucoupe de ketchups ou dans un bol de pâte d’arachide, au hasard. Des canettes de bière avaient roulé par terre.
    Sacha haussa les épaules. Il espérait que les provisions responsables qu’il avait forcé Père à acheter au magasin bio lors de son dernier week-end à Treffors auraient été épargnées.
    Quand il revint de la cuisine toujours en doudoune et chapka mais sans les moufles, Père semblait plus calme ; il actionnait le tisonnier.

    Tu comprends fiston, c’est pour les Joystick studies ! un numéro spécial… une vrai chance, c’est une revue scientifique top niveau ! Tu te rends compte un article complet sur Mario Bross, conception, évolution, réception à travers toutes les versions, et par tous les points de vue : socio-historique, esthético-génétique et cætera et cætera… du jamais vu ! grosse responsabilité avant le lancement de la toute nouvelle version, une révolution dans le jeu vidéo. Et c’est moi Thibault, ton père, qui s’y colle !

    Sacha opina avec sérieux mais ne dit rien. Comment pouvait-on se mettre dans un tel état pour des figurines gesticulantes et criardes sans aucun intérêt pour l’avenir de la planète et qui contribuaient même à la pollution généralisée, au travail des enfants à l’autre bout du monde et à l’abrutissement de tous. Il se demanda soudain s’il ne pourrait pas utiliser le travail de son père, en le détournant, pour élaborer le manifeste écologiste qu’il avait l’intention de proposer à Eugénia, la jeune militante qui animait son club d’échecs. Et pourquoi pas créer en plus un jeu vidéo écolo qui toucherait les enfants ? Il faudrait bien sûr réfléchir aux contradictions éthiques. Mais qui sait, alors, grâce à ce jeu et à Eugénia, il pourrait peut-être rencontrer Greta.
    Il remis quelques bûches supplémentaires dans la cheminée et laissant son père à ses élucubrations, il alla se réfugier sous d’épaisses couvertures dans son petit lit. Le crayon entre les dents, il reprit avec détermination ses exercices : un zeu pour Euzenia, un zeu pour Euzenia

  4. C’était une journée merdique.
    Ça avait commencé dès le matin. Non la nuit plutôt. Sacha n’avait pas fermé l’œil, son père avait joué jusqu’à trois heures du matin. Jamais Sacha ne l’avait entendu dans un tel état. Apparemment, il était bloqué à un boss final « hyper chaud, l’enculé ». Sacha avait bien cru plusieurs fois que la console passerait par la fenêtre du troisième étage, surtout quand il entendait la musique humiliante du « game over ». Ça aurait fait une belle merde en plastique en moins. Mais non. Même si son père cognait la manette, même s’il engueulait le moindre obstacle à travers l’écran, il avait tenu bon et avait fini par passer au niveau supérieur. Il poussa un cri de joie et quelques noms d’oiseaux avant d’aller dans sa chambre. Sacha ne réussit pas pour autant à s’endormir.
    Lorsqu’il arriva au collège le lendemain, on lui fit le comité d’accueil habituel. Une bande de lourdauds avait pris l’habitude de le rejoindre à son casier tous les matins, de fouiller dans son sac et de se foutre de sa poire dès qu’il tentait de parler. Mais Sacha ne pensait pas à ces trois connards. Il pensait à son exposé oral qui débuterait dix minutes plus tard, à la masse qui l’observerait et se foutrait à coup sûr de lui. Il pensait surtout à Zoé. Il l’aimait bien Zoé mais elle était trop jolie pour qu’il tente quoi que ce soit.
    La sonnerie retentit. Sacha se dirigea vers la salle et s’installa à sa place.
    — Alors femmelette, t’es près à faire le show ? Pardon, le « szow » ?
    L’un des loubards avait parlé, il n’avait pas été foutu d’aligner deux mots lorsque ça avait été son tour mais ça ne l’empêchait pas de la ramener autant qu’il le pouvait. Le professeur arriva, ordonna le calme et invita Sacha à prendre place sur l’estrade. On entendait déjà quelques gloussements. Sacha sentait le rouge lui monter aux joues, heureusement, avec le masque, ça ne se voyait pas trop. D’ailleurs, c’était une belle aberration écologique ces masques. On en voyait dégeulasser les trottoirs à chaque coin de rue. Une honte. Mais ce n’était pas le sujet de Sacha. Il devait parler pendant dix minutes de la cinquième république. Tout le long de son exposé, il voyait les yeux de ses camarades se plisser. Ils se fendaient la poire. Mais silencieusement, y avait que Sacha pour le remarquer, le prof prenait des notes.
    Sacha eut un dix-huit. Mais ça ne le consola pas. Au contraire, il savait que le loubard le lui ferait payer à la première occasion.
    Le soir, il retrouva son père à la sortie du collège, les yeux explosés.
    — Allez grouille, j’ai plein de trucs à faire.
    — J’ai eu un 18 ce matin à mon exposé.
    — Ah oui merde ! J’avais complètement oublié ! Tu vois, même les gens qui savent pas bien parler peuvent s’en sortir. Par contre pour pécho ça va être compliqué.
    Sacha lui aurait bien dit que c’était débile comme réflexion. Mais son père était parti à se marrer, à se fendre la poire, lui aussi.

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