Une question de point de vue

Nous nous retrouvons ce mois-ci pour un exercice plus technique que les fois précédentes: le changement de point de vue. Le principe est simple: nous vous proposons de réécrire, au choix, une page de Cendrillon de Charles Perrault, ou un des Exercices de style de Raymond Queneau, en adoptant un autre point de vue que celui du texte original. En atelier, nous avons ainsi découvert l’histoire de Cendrillon selon des angles inattendus. Et sans surprise, nous avons appris que la fameuse soirée du bal n’a pas laissé les mêmes souvenirs chez la reine mère, chez les soeurs de l’héroïne, ou chez le garde suisse chargé d’accueillir les princesses… Et vous, quel point de vue choisirez-vous?

Vous trouverez dans les fichiers ci-dessous les textes à réécrire, ainsi que le diaporama diffusé en séance; celui-ci rappelle quelques principes de narratologie et expose un cas particulier, celui du « narrateur non fiable ».

2019 – 01 – 09 – Textes à réécrire – POV

2019 – 01 – 10 – Atelier Fictions; diaporama sur la narration et les points de vue

Les exercices sont ouverts à toutes et tous, même à celles et ceux qui ne peuvent se rendre à l’atelier: il vous suffit de poster votre histoire dans la section « Commentaires » du présent article.

4 commentaires sur “Une question de point de vue

  1. Texte choisi: Cendrillon

    Et allez, en voilà encore une autre… Moi je vous le dis: ces aristos, ça ne sait pas respecter un horaire. L’exactitude, il paraît que c’est la politesse des rois… Fadaises! Allez, c’est pas grave, je vais rouvrir la porte. C’est mon boulot après tout. Garde suisse, vous parlez d’un métier. Les serrures, les barres… Oui, c’est long, je sais, mais ça vient, ça vient. Allons bon, c’est qui encore celle-là? Inconnue au bataillon… Et avec cette robe qui brille comme un sapin de Noël… Bon, il faut que j’aille annoncer son arrivée… et je ne sais même pas son nom. Ah je vous jure. Quel métier. Bon c’est fait. La voilà entrée. Ce coup-ci, je crois que je suis tranquille. Il ne me reste plus qu’à approcher du buffet. Et sans me faire voir. La dernière fois, je me suis fait pincer et on m’a envoyé nettoyer les écuries. L’odeur m’a suivi pendant deux jours. Ca y est, je suis à côté des carafes. Personne n’a l’air de me remarquer. Qu’est-ce qu’ils font tous? On dirait qu’ils reluquent la nouvelle. C’est sûrement ses godasses. Quelle bêcheuse. Des grolles en verre… ah ben, ça sera pratique pour danser. Et confortable. Bon, c’est son problème, hein. A chacun les siens. Pas mauvais, le petit bleu. Allez, je m’en ressers un derrière la hallebarde. Et puis allez, un petit four. Et ça c’est quoi? Ah je reconnais: c’est un vol-au-vent… un de ceux qu’Antoinette a préparés tout à l’heure en cuisine… Ah, Antoinette! ses jolis yeux, ses petits seins menus… Ah! Qu’elle est belle! Si je pouvais l’épouser, et me tirer d’ici avec elle… Tous ces milords, ça pue. Mais… que se passe-t-il? Je n’entends plus rien… Même les musicos ont l’air d’avoir remise leur crincrin… Je me suis fait prendre, c’est sûr! Ah non. Il y a une sorte d’attroupement. Peut-être qu’une des pimbêches a tourné de l’oeil? Bah! après tout, Je m’en tamponne. Je me demande si je ne vais pas passer au sucré. Allez, en attendant, je me sers une petite coupe, pour faire descendre tout ça. Tiens, le prince donne la main à la nouvelle. On dirait qu’elle a un ticket. Pas trop mal, la robe. Je vais essayer d’en arracher un bout. Je pourrais en faire faire une pareille pour Antoinette. Bon, à mon avis, ce n’est pas dans mes moyens. Mais le beau-frère du cocher est tailleur, il me fera un prix. Ca y est, les voilà qui dansent. Ca tourne, ça tourne… Ouh là, non, c’est moi. Quelle migraine! J’ai dû forcer un peu sur le champagne. Ca se boit tout seul cette cochonnerie. C’est traître. Et maintenant, c’est la ruée vers le buffet! On dirait la meute quand le veneur lui apporte sa pâtée. Non mais quels sauvages. Ils engloutissent comme s’ils n’avaient pas mangé depuis trois jours, ces gros pleins de soupe. Tu parles d’une élégance… Et ces espèces de fruits… jaûnatres… je ne sais pas ce que c’est. Jamais vu ça dans nos jardins. Beurk. Allons bon, qu’est-ce qui se passe encore? C’est la nouvelle qui se taille! Qu’est-ce qui a bien pu se passer? Le prince ne lui aurait quand même pas pincé les fesses? Un joli petit lot comme ça… Non mais quel cochon! Tous des dégénérés, je vous dis. Allez, il faut que je rouvre la porte. Comme si c’était facile. A peine minuit moins le quart… Ce n’est pas l’heure de partir. Je vous l’avais bien dit: ces aristos, ça ne sait pas respecter un horaire.

  2. Le point de vue de Cendrillon

    La course dans le carrosse m’a semblé bien courte. J’aurais aimé prendre le temps d’écouter plus longuement claquer les sabots de l’attelage, mettre mon visage dans l’air du soir et me remplir des lueurs du jour languissant. J’aurais voulu, dans le silence de la maison désertée, examiner cette robe incroyable, en admirer tous les détails, me regarder bouger devant le miroir ainsi parée.
    Mais me voilà déjà face au portail monumental, il s’ouvre sur un personnage mal embouché, visiblement ennuyé de mon arrivée.
    Sans prendre ombrage de son manque d’empressement à m’introduire dans les lieux et sans attendre son bon vouloir je me dirige vers la lumière, vers la musique…..

    Des regards étonnés accompagnent mon entrée, je ne les laisse pas geler la joie qui m’habite. J’avance dans un silence d’église, je capte les regards et je les garde tous, j’en fais provision, pour demain, quand je serai de nouveau invisible…..

    Le prince apparaît soudain, et m’entourant de mille attentions, m’escorte, à travers une foule de seigneurs et de gentes dames, jusqu’à un siège damassé, non loin du sien.

    Dès le début de la danse , le prince m’arrache à la contemplation des toilettes savantes des dames, me fait tournoyer plus vite que je ne le voudrais, écrase un peu mes élégants souliers ornés de vair. Il parle sans arrêt à mon oreille, contraignant la musique à couler sans moi.
    Le prince resserre son étreinte à chaque tour de piste, mon nez se trouve écrasé contre sa joue, offrant à mon oeil droit, la découverte à l’orée de de l’oreille du jeune homme, d’un buisson de poils noirs fort disgracieux.

  3. Tout d’un coup, je n’entendis plus rien. Plus rien. Plus de musique, plus de pas de danse, plus de rires. Un silence était tombé sur la salle. Plus de pieds qui dansaient, plus de sourires amers ou niais. Même le roi et la reine s’étaient arrêtés de discuter. En une seconde, c’était comme si une malédiction avait plongé le château dans un très long sommeil. Je regardai vers la porte d’entrée et je l’aperçus. Je ne dansais pas, je n’avais jamais eu l’âme danseuse malgré les remontrances de mon père. Je sirotais tranquillement la boisson de la soirée quand je la vis. Jamais je ne crois avoir contemplé une aussi belle créature. Je serais peintre, je crois que j’aurais trouvé la muse idéale. La salle était pleine de femmes magnifiques toutes plus chaleureuses les unes que les autres mais celle-ci avait quelque chose qui dépassait toutes les autres. Elle dégageait une chaleur qui nous réchauffait tous, même le roi qui avait perdu sa gaïté en même temps que ses muscles. Elle avait la peau délicate, lisse, et je devinais toute la douceur de son visage. Elle adressa à l’ensemble des spectateurs un léger sourire qui me pinça secrètement le coeur. Il n’était pas pour moi et j’en crevais de désir.
    Tous soufflaient d’admiration et je les comprenais. Les dames surtout, qui ne s’intéressaient qu’à ses étoffes, à sa chevelure oublièrent l’espace de quelques minutes leurs cavaliers. Je n’étais pas au dessus d’eux, mes yeux aussi refusaient de lâcher cette belle dame. Quelque chose pourtant gâchait mon plaisir. Le prince, le fils du roi, était à son bras complètement ailleurs, complètement absorbé par les beaux yeux de la belle. Il ne voyait qu’elle et semblait oublier où il était. J’aurais donné n’importe quoi pour tenir la main de cette inconnue, la serrer contre moi, la faire danser ( et oui, j’oserais ! ) et lui dire mille choses qui la feraient rougir, car je sentais mon estomac se tordre dès que je posais les yeux sur elle. Bon sang, ce n’était pourtant qu’une femme. Mon coeur me disait l’exact opposé, c’était plus que ça, je ne savais pas encore quoi. La musique reprit et avec elle toute la bonne humeur de la soirée. Je n’avais plus tête à me mêler aux autres et je m’éclipsai vers le fond de la salle pour l’observer plus à mon aise. Les coups de l’horloge me sortirent de mes rêveries. La belle se figea, le regard terrifié sur les aiguilles. Le temps ne s’arrêtait pas et personne n’avait remarqué sa détresse. Je n’eus pas le temps d’y réfléchir qu’elle commençait à se dégager délicatement de l’emprise du prince, à bredouiller ce qui semblait être des excuses les yeux pleins de remords, se baisser pour tirer la révérence et faire de longues enjambées pour sortir de la salle. Je l’aurais bien rattrapée, pour lui demander ce qu’elle avait, ce qui lui faisait si peur ou si on l’avait offensée. Le prince l’aurait-il blessée sous ses allures ? Comment pourrai-je ne faire qu’un seul pas vers elle ? Comment pourrai-je voler cette gloire au prince qui était déjà sur ses talons ? Qu’est-ce qu’on dirait ? Qu’est-ce que mon père dirait ? Je n’osais pas et n’oserais sans doute jamais. Une tempête se déchaînait sous mon crâne mais mon corps obéit à toute une éducation bien enfoncée comme un clou.
    – Ton foulard, Adélaïde.
    Je fis volte-face, mon père se tenait de toute sa hauteur derrière moi, mon foulard entre les mains le regard si noir que j’en ai encore la frousse. Il avait deviné.

  4. 20h – début des hostilités

    Ici, on a pas le chic des gardes suisses, on voit pas défiler les beaux messieurs et on peut pas r’luquer les galantes. Des fois, allongé sur la paillasse, j’en rêve la nuit à ces p’tites pommes qui viennent faire des ronds de jambes au Prince et à son vieux gâteux de père.
    ‘Fin, je devrais pas parler du Roi comme ça. L’est plutôt bon avec nous-autres. Comme tout l’monde sait qu’il est gaga des mioches, ce goupil de Baudry l’a ramené ses p’tiots. Y sont r’partis les mains collantes des brioches que la Toinette avait préparé du matin. La Toinette, elle est jolie mais bien menue pour une cuistot, à c’que j’en dis. C’est pas du goût de tout l’monde pourtant et y sont plus d’un suisse à faire les oiseaux de cour autour d’ses jupons.

    Ah. V’là le premier carrosse. Ce soir, c’est grand soir au palais. Y’a qu’la haute de la haute qu’est venue. Même les valets, y sont bien sapés. Aux écuries, on en voit passer, des calèches. On déharnache les bêtes au poil lustré et on les mène aux stalles. C’est Gal, le jeuniot, qu’est chargé d’les brosser, pis d’leur amener de l’eau fraîche et du fourrage mêlé aux céréales. Même pour les canassons, c’est soir de fête.

    Moi, j’suis en charge des écuries, alors j’dois veiller qu’les valets soient logés au chaud mais prêts à r’partir quand il faut. C’est qu’les aristos, y z’ont pas d’horaires, y r’partent quand ça leur chante. Alors, quand j’en prends un le nez dans l’cruchon, il s’prend une tannée, pour sûr ! Comme ils disent, j’suis sévère mais juste. Avec moi, les gars s’prennent pas d’remontrances des patrons. Ils r’partent frais, propres et nourris, surtout les soirs de fête !
    Pendant qu’y s’font des tartines avec du pain tout chaud et du bon fromage, y nous content les dernières nouvelles de leur maison. C’est bon pour nous, ça. Parce que les ragots, après, on les échange contre des bières à la taverne ou contre les p’tits plats d’la Toinette.

    Pendant qu’on causait, y’a un drôle d’équipage qu’est arrivé. Des types que j’connais pas. Pourtant j’croyais connaître tous ceux d’la région, et même deux-trois de plus loin. Y sont marrants, plantés là sur l’pas d’la porte. C’est pas mon genre de critiquer, mais le cocher a une tête de rat, pas les bestioles qui traînent en ville, non, plutôt un bon gros rat bien nourri, comme ceux qu’on voit des fois derrière les cuisines (même que j’soupçonne la Toinette de leur filer des miettes imbibées de sauce). Les laquais ont un regard fuyant, du style pas bien à l’aise. Comme si y z’avaient pas l’habitude. P’tet des embauches pour la journée d’un pas-si-riche qui veut donner l’change. Y s’sont détendus quand on leur a proposé du fromage. Y nous ont dit avoir conduit une princesse, la plus belle qu’on ait jamais vu. Même qu’elle porte des chaussures en verre, c’qui m’a pas l’air bien pratique pour tournoyer toute la nuit. Mais bon, la mode, moi, c’que j’en dis…
    Comme les autres cochers autour posaient trop d’questions et qu’les types semblaient pas à leur aise, j’ai du calmer tout l’monde et sortir le jambon pour clouer les langues.

    Plus la soirée avançait, moins les types avaient l’air bien dans leurs chausses. On voyait bien qu’y guettaient le dehors, comme s’y s’attendaient à d’voir partir à tout moment.
    Un peu avant la minuit, les types se tortillaient comme des souris qui verraient un chat approcher. J’aurais juré qu’le cocher à tête de rat avait de plus longues moustaches qu’à son arrivée, mais j’me faisais p’tet des idées.
    Tout-à-trac, un laquais d’chez nous débaroule dans not’ bouiboui pour dire qu’la mignonne met les voiles. Tous les gars s’lèvent comme un seul homme (même le Maurin qui s’cachait pour boire croyant qu’j’le voyais pas, alors que j’le laisse boire exprès parce qu’il est meilleur homme quand il est plein, qu’le sevrage, j’ai d’jà essayé, ça lui donne l’humeur bagarreuse et qu’au château, y m’en voudraient à moi si les aut’ repartaient avec du sang sur leurs beaux habits). On sait trop c’que c’est qu’la colère d’une dame qu’a attendu dans l’froid pis qu’en a pas l’habitude. On rattèle le carrosse aux étalons qui m’semblaient plus beaux à leur arrivée, faudra que j’cause au Gal parce qu’mon écurie, c’est la meilleure d’la capitale et qu’c’est pas un marmot pas dégrossi qui va m’fiche en l’air ma réputation.

    Les types montent vite sur la voiture et l’cochet lance les chevaux à vive allure, même que l’départ semble un peu précipité et qu’faire courir les bêtes, si vite comme ça, qu’ont le ventre encore plein de fourrage, c’est pas l’idéal, à c’que j’en dis.
    Quand j’rentre dans la grand salle, les gars sont déjà rattablés et font un sort à mon jambon. Moi, j’sais pas trop pourquoi, mais j’me taperais bien un potage à la citrouille.

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