Le temps des cerises

Au cours de l’atelier de mercredi, nous nous sommes penchés sur le genre de la songfic.

La songfic, un mauvais genre

  • La songfic est un sous-genre de la fanfiction, qui consiste à faire alterner les strophes d’une chanson avec différents chapitres d’une histoire.
  • Les règles en sont à la fois souples et contraignantes: les paroles (ou « lyrics ») doivent être distinctes de l’histoire. Elles servent donc de déclencheur, d’écho ou de commentaire, en harmonie ou en décalage avec le récit en prose. Le lien peut être plus ou moins lâche, plus ou moins explicite, plus ou moins suggestif.
  • La songfic, est souvent liée à un « fandom » (univers imaginaire approprié par des fans), et comporte volontiers des orientations LBGTQ+. Elle est toutefois assez peu représentée sur les principales plates-formes de publication de fanfics, pour des questions de propriété intellectuelle (les paroles des chansons ne sont en général pas libres de droits).
  • Les amateurs de fanfiction intéressés par une approche universitaire de ces formes d’écriture peuvent suivre, à l’université de Rouen, le séminaire de Sandra Provini consacré aux « écritures créatives en ligne ». Ils peuvent aussi se reporter à l’ouvrage de référence sur les questions de transfictionnalité: Fictions transfuges, Le Seuil, 2011.

L’exercice du jour: écrire une songfic, bien sûr!
Nous avions proposé « Le temps des cerises », dont la musique est d’Antoine Renard et les paroles de Jean-Baptiste Clément. Cette chanson, composée peu avant la chute du Second Empire, resta comme le mémorial de la Commune, et de son écrasement au cours de la « Semaine sanglante » en mai 1871.

Nous avons proposé aux participants l’exercice (difficile) d’écrire une histoire qui tienne compte de cette double dimension de la chanson, sentimentale et engagée. Mais comme les règles sont faites pour être déjouées, certains joueurs ont préféré des titres d’Orelsan ou de groupes germaniques…

Si vous voulez vous aussi vous essayer à la songfic, n’hésitez pas à poster vos textes ci-dessous dans la section des commentaires! Les paroles du Temps des cerises, si vous choisissez ce texte, sont disponibles sur la Wikisource.

 

3 commentaires sur “Le temps des cerises

  1. Le temps des cerises 2022

    Quand nous chanterons le temps des cerises,
    Et gai rossignol, et merle moqueur
    Seront tous en fête !
    Les belles auront la folie en tête
    Et les amoureux, du soleil au cœur !
    Quand nous chanterons le temps des cerises,
    Sifflera bien mieux le merle moqueur !

    J’avais rencontré Chloé sur les bancs de la Sorbonne, au début de l’année 2022. Nous nous sommes retrouvés assis l’un à côté de l’autre, en fac d’histoire. Sauf que les péripéties de l’Empire perse… Ce n’était pas vraiment notre tasse de thé. Nous avons discrètement quitté l’amphi. Nous étions près de la porte, c’était pratique. Nous sommes allés prendre un café. De fil en aiguille, nous sommes vite devenus inséparables.
    Et puis le printemps est arrivé. Il faisait beau. L’air était transparent. Quelques oiseaux, résistant on ne sait comment au poison des gaz d’échappement, chantaient par-dessus la vieille chapelle désaffectée. Nous faisions déjà des projets pour les vacances. Si nous décrochions cette fichue licence en juin, nous partirions quelques jours en Normandie. Elle parlait de me présenter à ses parents. J’étais heureux.

    Mais il est bien court, le temps des cerises
    Où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant
    Des pendants d’oreilles…
    Cerises d’amour aux roses pareilles,
    Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
    Mais il est bien court, le temps des cerises,
    Pendants de corail qu’on cueille en rêvant !

    Et puis, tout s’est brisé. En mai, les élections présidentielles ont porté au pouvoir la candidate d’extrême-droite. Une femme au pouvoir ! Enfin ! Mais pourquoi justement celle-là ?
    Le Quartier Latin s’est aussitôt embrasé. Les étudiants, tous unis pour une fois, se sont levés, ensemble. Ce n’était plus quelques syndiqués mal élus, qui vendaient de temps en temps du café dans le hall pour financer leur journal. C’était toute la Sorbonne… les lettres, l’histoire, la philo. Les vieux disaient qu’ils n’avaient jamais vu ça, même au plus fort de 68. Certes, les pavés avaient disparu depuis longtemps. Alors on a sorti les tables, les meubles, les armoires métalliques, les poubelles. On a dressé des barricades, comme on a pu… On a bloqué la rue Cujas, la rue Saint-Jacques, la rue Victor-Cousin. On criait “No Pasaran !”
    Et ils ne passaient pas. Les CRS restaient de l’autre côté de nos murailles, le casque anti-émeute vissé sur la tête, immobiles sous les injures et les jets de canettes. Pendant ce temps, la Présidente légiférait par ordonnance. Elle prétextait les désordres civils pour restreindre les droits fondamentaux. Alors que la France basculait dans l’ombre, nos murs brinquebalants de mobilier scolaire étaient devenus le dernier bastion de la liberté. Nous étions un symbole. On criait, juchés nos remparts fragiles. Ce n’était qu’un immense hurlement d’amertume, de détresse, de rancoeur, et d’espoir. Nous nous sentions comme la dernière goutte d’espérance dans un grand corps desséché et flétri, agonisant, privé de sa vieille sève révolutionnaire.

    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Si vous avez peur des chagrins d’amour,
    Évitez les belles !
    Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
    Je ne vivrai point sans souffrir un jour…
    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Vous aurez aussi des peines d’amour !

    Chloé était la plus enragée d’entre nous. Plus resplendissante que jamais, avec ses cheveux blonds, et son foulard rouge autour du cou, qu’elle remontait quand l’odeur des lacrymos se faisait trop forte. Elle entraînait tout le monde derrière elle. Ce jour-là, elle était grimpé sur la barricade. Elle hissait un drapeau rouge. C’est à ce moment qu’une balle en caoutchouc s’est plantée dans son oeil d’azur. Elle porta les mains au visage. Du sang coulait entre ses doigts. Puis elle a perdu l’équilibre. Elle est tombée. Je l’ai vue s’effonder lentement, comme dans un film qu’on aurait passer au ralenti. Les étagères, les bureaux se sont renversés sur elle. Elle avait chuté lourdement sur l’asphalte. Je me suis précipité, mais c’était trop tard. Fini. Elle ne bougeait plus. Un sang épais, visqueux s’écoulait de son orbite éventrée. Son cou faisait avec sa tête un angle impossible.

    Les CRS ont chargé à ce moment précis.

    J’aimerai toujours le temps des cerises :
    C’est de ce temps-là que je garde au cœur
    Une plaie ouverte !
    Et dame Fortune, en m’étant offerte,
    Ne pourra jamais fermer ma douleur…
    J’aimerai toujours le temps des cerises
    Et le souvenir que je garde au cœur !

  2. Quand nous chanterons le temps des cerises,
    Et gai rossignol, et merle moqueur
    Seront tous en fête !
    Les belles auront la folie en tête
    Et les amoureux, du soleil au cœur !
    Quand nous chanterons, le temps des cerises,
    Sifflera bien mieux le merle moqueur !

    Un merle ? Elle en avait le plumage. Gothique, des Doc Martins aux faux ongles. Ses cheveux, ses lèvres, ses paupières, des éclats noirs sur sa peau de craie. La nuit en plein jour et pourtant son cœur était d’un rouge vif, burlat sous le soleil de mai.
    Quant à son chant, je ne l’ai jamais entendu gai comme un rossignol, ni moqueur. Peut-être cela venait-il d’un manque d’esprit, une sorte de plafond trop bas pour apprécier le vaste monde. Un peu comme ces oiseaux en fait. Ou alors une trop grande importance donnée à sa personne. Trop imbue d’elle-même pour le rire ou la moquerie. Visage marbre de pierre tombale, ses traits ne toléraient ni rires, ni sourires. Elle entretenait sa solennité sépulcrale. Certes, elle était loin d’être parfaite. D’ailleurs, qui peut se targuer de l’être ? Qu’importe ! Le temps des cerises, fruits rouges et verts amours, on l’a vécu. Le ciboulot en feu tant le cœur vomit cette lave en fusion à vous brûler la raison, de continuelles éruptions solaires dans la poitrine. La passion ! Un truc à te consumer l’âme. Elle te grignote les méninges et naissent en toi les pires vertus, les vices suprêmes, les plus belles audaces. Un truc… de fou !

    Mais il est bien court, le temps des cerises
    Où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant
    Des pendants d’oreilles…
    Cerises d’amour aux roses pareilles,
    Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
    Mais il est bien court, le temps des cerises,
    Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.

    Court ? Quel euphémisme ! A peine un souffle. Enfin si, des millions de souffles, pris chaque fois tel l’ultime, celui avant une apnée dans le tréfonds des abysses. Et pour autant, pas le temps de respirer. Alors six mois ou un battement de cil, quelle différence ? Les mois étaient des secondes quand maintenant les heures, seules, paraissent des années. On se disait inséparable. On se croyait inaltérable, deux mégalithes néolithiques transportés par ce fol élan jusqu’au XXIème siècle. Une virevolte, et le rocher s’est fendu. Un dernier souffle et le voilà gisant, brisé.
    Seulement des rêves, on en avait fait des grands comme ça ! Enfin, soyons juste, plutôt plein de petits, si beaux, qui s’additionnaient comme des LEGO imparables, multicolores, plein de l’imagination de deux grands qui se reconnaissaient soudain, dans leurs gestes, dans le brouillon de leurs émotions, des enfants. Pas de plan, pas de scénario, seulement nos envies et nos plaisirs accommodés les uns aux autres, mes inspirations piquées au noir de ses yeux dans l’espoir d’un sourire. Quelque chose sans préméditation, juste ça tient.
    Vlan ! Le coup de grisou ! Les briques volent en éclat, la galerie de nos sentiments s’effondre, l’histoire perd le fil. Une minute, et la flamme devient cendres.

    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Si vous avez peur des chagrins d’amour,
    Évitez les belles !
    Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
    Je ne vivrai point sans souffrir un jour…
    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Vous aurez aussi des peines d’amour !

    Depuis elle ? Je louvoie, j’esquive, je me tiens à carreau. Il y a toujours des œillades aux mille promesses, des sourires pour rendre une péronnelle plus lumineuse qu’un phénix, mais je reste sur mes gardes. Distant. Je mets de la distance. Un genre de DMZ entre moi et la gente féminine. Éviter l’embrasement spontané, le mouvement de cœur qui te remet le nez dedans. Alors oui, les belles, je les évite. Toutes, d’ailleurs. Son départ m’a poinçonné les tripes d’un avertissement bien trempé. Je ne sors plus sans tenir fermement cette laisse au cœur. J’ ai souffert. Beaucoup. Trop. Elle est partie et je suis passé d’un claquement de doigts du cosmos au trente sixième dessous. Je n’étais plus qu’un corps brisé, un esprit saignant. Tout avait ce goût métallique, écœurant. Remettre le couvert ? Sûrement pas. Pourquoi ? C’est l’évidence.

    J’aimerai toujours le temps des cerises :
    C’est de ce temps-là que je garde au cœur
    Une plaie ouverte !
    Et dame Fortune, en m’étant offerte,
    Ne pourra jamais fermer ma douleur…
    J’aimerai toujours le temps des cerises
    Et le souvenir que je garde au cœur !

    Il n’y a rien de plus magique. De plus terrible aussi. L’amour, c’est la légèreté, c’est flotter sur un nuage si lointain que même la bêtise humaine te paraît digeste. Il nous rend indulgent même si certains disent bête. Je les pardonne car il n’y a plus que l’autre et sa sensibilité pour étouffer les hérésies quotidiennes. On baigne dans l’allégresse et alléluia, tout est beau. Soufflent les anges dans leurs trompettes, brillent les feux du soleil et nous voilà sourd et aveugle, béat.
    Évidemment, la pesanteur te rattrape. La vie, elle aime les joies, pas le bonheur. Alors elle te tire un grand coup vers le sol et de très haut, tu dégringoles. Mais sans ascenseur, du sommet au ras des pâquerettes d’une traite. Une marche impossible qu’elle te contraint à franchir et, fatalement, tu te ramasses bien comme il faut, tête la première. Le choc est rude. Non, bien pire. Armageddon ! Un tour pervers que te joue la vie. Elle veut que tu souffres et chaque douleur te rappelle tout le plaisir vécu pour te le faire payer au centuple. Elle t’enfonce le nez dans ton bonheur pour bien te rappeler qu’elle te l’a retiré. Tu as beau vider toutes les larmes de ton corps, hurler à t’en déchirer l’âme, rien n’ôte de tes pensées ce goût amer, celui du paradis perdu. Elle ne te laisse rien d’autre qu’un grand vide peuplé d’angoisses et de souffrances. La leçon, tu te persuades de l’avoir retenu. Et pourtant…

  3. Quand nous chanterons le temps des cerises,
    Et gai rossignol, et merle moqueur
    Seront tous en fête !
    Les belles auront la folie en tête
    Et les amoureux, du soleil au cœur !
    Quand nous chanterons le temps des cerises,
    Sifflera bien mieux le merle moqueur !

    Les beaux jours étaient arrivés sans prévenir. Une hausse des températures avait surpris tout Rouen. Moi comme les autres. Il se dégageait une atmosphère de bonheur, tout le monde souriait dans les rues, certains passants avaient déjà laissé dans l’armoire leur manteau, défiant la petite bise matinale. Ce soir-là, j’attendais Jade avec impatience, elle comptait m’emmener dans un bar sympa en ville et me fit promettre de ne pas toucher à mon boulot de la journée. Je passai évidemment l’après-midi à rédiger mes dossiers. Elle arriva chez moi, pile à l’heure, comme d’habitude. Son parfum envahit l’entrée et ses longs cheveux noirs brillaient sous le néon. Elle était splendide. J’avais envie de la serrer contre moi et de garder la soirée pour nous deux. Mais son bar, elle y tenait et je ne fis aucune résistance. Dehors, l’air était incroyablement doux. Nous passâmes une très bonne soirée, on enchaînait les coktails, on se racontait des anecdotes ridicules. Je n’ai pas pensé au boulot une seule fois. Vers les quatre heures du matin, je me dis qu’il était le temps de rentrer, j’avais un exposé à donner et je me remerciai d’avoir bûché quelques heures. Nous sortîmes, le soleil se levait à peine au loin et les couleurs dégradées nous laissèrent sans voix une ou deux minutes, peut-être plus. Jade s’approcha alors de moi. Mon ventre se serra, son visage n’était qu’à quelques centimètres du mien. Je n’osais plus remuer. C’était la première fois qu’elle m’embrassait.

    Mais il est bien court, le temps des cerises
    Où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant
    Des pendants d’oreilles…
    Cerises d’amour aux roses pareilles,
    Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
    Mais il est bien court, le temps des cerises,
    Pendants de corail qu’on cueille en rêvant !

    Ce moment délicieux ne dura que quelques secondes. Je sentis, en rouvrant les yeux que quelque chose ne tournait pas rond. Dans la rue sombre, il y avait une présence, quelqu’un qui observait. Jade me regarda, je pus voir un instant l’angoisse passer dans ses beaux yeux noirs. On entendit ensuite des pas se rapprocher, et quatre filles apparurent. Elles n’étaient pas au lycée, je ne les avaient jamais vues. Tout ce que je savais c’était que ça allait mal finir, ça se sentait comme on renifle une mauvaise odeur. Jade se mit devant moi.
    — Alors les gouinasses, on se roule des pelles ?
    La plus grande venait de parler. Et les autres se mirent à rire, forcément. Je compris qu’elle dirigeait les autres.
    — Foutez-nous la paix.
    — C’est qu’elle a vraiment des couilles, celle-là !
    Jade n’était pas prête à se laisser faire. La tension montait, ça allait exploser. J’avais la trouille. Je suppliai Jade de partir.
    — Quoi ? T’as honte toi aussi ?
    Elle me lança un regard si noir que je lâchai sa main.
    — Ecoute ta petite amie et tirez-vous d’ici.
    — Va te faire foutre.
    De ce moment là, je ne garde que très peu de souvenirs. La grande ordonna à ses accolytes de foncer sur nous. Pendant que deux me tenaient fermement, les deux autres avaient mis Jade à terre et la ruaient de coups, dans le ventre, sur le visage. Du sang recouvrait ses joues, il y en avait aussi sur ses cheveux. C’était un cauchemar. J’hurlais, je suppliais qu’elles s’arrêtent, qu’elles allaient la tuer, je m’égoissillais. Personne dans la rue. Elles frappaient, frappaient, la plus grande était enragée. Elle murmurait « Pas de lesbiennes dans ma rue, t’entends salope ? Reviens ici et je te tue »… Elles finirent par décamper. Je me précipitai sur Jade, inconciente. Son visage avait doublé de volume. Je crus qu’elle était morte.

    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Si vous avez peur des chagrins d’amour,
      Évitez les belles !
    Moi qui ne crains pas les peines cruelles,
    Je ne vivrai point sans souffrir un jour…
    Quand vous en serez au temps des cerises,
    Vous aurez aussi des peines d’amour !

    Jade n’était pas morte. Elle fut conduite à l’hôpital en urgence. Elle tomba dans le coma dans l’ambulance. Pendant les jours qui suivirent, je décidai de raconter cette agression sur la page Facebook du lycée, tenue par quelques terminales. Je n’omis aucun détail, tout ce dont je me souvenais, je le postai. La publication fut partagée plus d’une centaine de fois dans l’heure qui suivit. Et les commentaires pleuvaient. Jade était appréciée, elle était ce genre d’élève brillante capable de faire lever une armée pour sa cause. On se levait pour elle désormais. Je portai plainte évidemment, mais les fautives demeuraient introuvables malgré mes descriptions. Quand je retournai au lycée, quelques jours plus tard, tous ceux qui suivaient cette affaire portaient un brassard, une banderole, un t-shirt « JE SUIS JADE ». Moi, qu’on ignorait d’ordinaire, je devins un symbole, quelqu’un qui avait résisté, on approuvait mon courage. Le lycée ne pouvait évidemment rien faire de plus, il nous laissait exprimer notre colère. On circulait dans les rues, sans gueuler, ça ne servait à rien. On interpelait les gens, leur expliquait, leur demandait de nous aider. La plupart était bienveillants mais on se rendit compte aussi que la France accueille encore de beaux salopards de facho fiers de l’être.
    Une dizaine de jours devaient s’être écoulés lorsque Jade sortit du coma. Je me précipitai vers l’hôpital. On aurait pu reprendre les choses là où elles s’étaient arrêtées et oublier toute cette merde. On aurait pu. Mais le pire restait à venir. Lorsque j’ouvris la porte de sa chambre, trois médecins étaient à côté d’elle, sa mère aussi. Elle pleurait. On ne pleure pas quand sa fille sort du coma. Jade avait l’air d’aller bien, son visage était encore très marqué mais elle était en vie. Et puis, je remarquai que son regard n’était plus le même, ses yeux posés sur moi avait perdu leur flamme. Avant même qu’un médecin eut le temps de me dire quoi que ce soit, elle lança :
    — Qui est-ce ?
    Je restai figée.

    J’aimerai toujours le temps des cerises :
    C’est de ce temps-là que je garde au cœur
      Une plaie ouverte !
    Et dame Fortune, en m’étant offerte,
    Ne pourra jamais fermer ma douleur…
    J’aimerai toujours le temps des cerises
    Et le souvenir que je garde au cœur !

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